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LE YAK TSANG LING, CURIOSITÉ HELVÉTIQUE
Un petit bout dHimalaya en Suisse
Inutile daller à lautre bout du monde pour faire du
trekking avec des yaks. Il suffit daller en Suisse. Rencontre avec
Daniel Wismer, un amoureux du Tibet, qui a patiemment constitué
un cheptel et restauré une ferme.

Le Roti Flüo. "Chevaux du vent".
Photographie de Martin Kirchner.
Là-haut, cest la liberté à létat
pur, résume la patronne de lauberge Morgenrot, qui
connaît bien le Roti Flüo. Ce lieu plein de promesses se trouve
à une bonne demi-heure à pied au-dessus dEmbd, une
communauté de 350 âmes située dans la vallée
de Matt [près du Matterhorn, ou mont Cervin, 4 478 m, canton du
Valais]. Un petit village étrange, où ne circule pas une
voiture. A lentrée, le mur de béton gris de la station
de funiculaire masque la vue sur la localité. Intégrée
dans le mur, une petite épicerie - le seul magasin du lieu. Derrière
cette bâtisse se dressent les maisons de bois brunes typiques de
la région et, tout en bas de la pente, léglise toute
neuve. On est particulièrement fier ici des escaliers chauffants.
Ils sont indispensables en hiver : ce village à flanc de montagne
est si escarpé que les chemins sont impraticables par forte neige.
Ici, les poules doivent mettre des crampons, plaisante tout
Valaisan avec qui on discute de cette petite communauté.
La plupart des habitants dEmbd descendent tous les jours en voiture
la route tortueuse qui mène à Visp [Viège] pour aller
travailler. Plus personne ne vit uniquement des travaux des champs - cela
nen vaut pas la peine, lexploitation de ces pentes abruptes
demande trop defforts. Mais tout le monde au village possède
tout de même quelques poules, quelques vaches ou un lopin de terre,
et lagriculture demeure la deuxième activité de 60
% des habitants dEmbd.
Alban Lengen, un acolyte de Daniel Wismer, possède à Embd
un pré où paissent de drôles danimaux. De gros
bovins paisibles aux longs poils blancs et aux imposantes cornes recourbées.
Ils restent là, été comme hiver, jour et nuit. Ils
nont pas besoin détable et dévorent le moindre
brin dherbe. Les autres paysans ont eu du mal au début à
accepter ces créatures étranges venues dExtrême-Orient
qui plaisent tant à Alban. Combien de fois ne sest-il pas
entendu dire : Allons bon, il a fallu que tachètes
ces bestiaux !
Alban a trouvé ses bêtes chez Daniel Wismer. Celui-ci élève
des yaks sur le Roti Flüo - là où cest la liberté
à létat pur. Il y a sept ans - il avait 30 ans - il
y a acheté trois masures, tout en bois, situées côte
à côte, construites il y a plus de cent cinquante ans. La
vie là-haut était à cette époque - et est
encore - tout sauf simple, comme en témoigne linscription
gravée par le premier propriétaire sur une poutre de la
maison : La misère ma obligé à construire
une maison.
Daniel Wismer a dû travailler dur pour restaurer les lieux. Il
a fait venir les matériaux de construction par hélicoptère,
poncé les poutres et le plancher, installé une cuisine et
une salle de bains et transformé lune des pièces en
grand dortoir avec des lits superposés et des matelas par terre
pour ses hôtes de passage. Il a dû gravir soixante fois le
chemin raide qui part du village avec un engin tout-terrain, à
chenilles, pour remonter les lourdes lauzes dardoise destinées
à assurer létanchéité du toit. Car aucune
route carrossable ne mène à sa maison, juste un sentier
tortueux qui ne fait même pas un mètre de large.
Aujourdhui, tout est pratiquement terminé et des fanions
de couleurs vives flottent aux abords de la maison. Des chevaux
du vent, des drapeaux où sont inscrites des prières
comme on en voit dans les gompas, les monastères tibétains.
Sur le balcon, Rigyal, un dogue tibétain, menace tout nouvel arrivant
en aboyant. Rigyal signifie roi de la montagne, et le chien
porte bien son nom. Des paons, des poules et autres volatiles plus ou
moins exotiques picorent dans la cour. Le drapeau tibétain flotte
un peu plus haut et les yaks broutent autour de la maison. Un bout dHimalaya
au beau milieu du Valais.
Le Yak Tsang Ling - lieu des yaks en tibétain - de
Daniel Wismer attire du monde. Des Tibétains en exil qui veulent
montrer à leurs enfants à quoi ressemble un yak, par exemple.
Ou des gens comme Beril, qui travaille dans un jardin denfants à
Zurich et qui a besoin de temps en temps de sa dose de Tibet. Beaucoup
viennent essentiellement pour les yaks. Car les bovins velus de Wismer
ne se contentent pas de paître, mais accompagnent les randonneurs
- ils transportent les provisions et les bagages.
La randonnée avec des bovins tibétains, cest vraiment
quelque chose de spécial. Avant de partir, Daniel Wismer, Sonja,
son amie, et Alban, qui vient volontiers lui donner un coup de main, attachent
des cloches aux bêtes et leur posent sur le dos une couverture en
laine de yak sur laquelle ils placent un bât en bois quils
attachent solidement à laide de cordes. Ces porteurs
sont venus du Népal avec Chhimey Kalden, un sherpa qui est resté
tout un été avec Daniel pour lui apprendre comment on amène
les yaks à grimper sagement en file indienne tout en portant de
lourdes charges.
Tout se passe bien aujourdhui. Après un mois de pause, on
voit bien que Narbu, Dakpa et Winnetou préféreraient de
loin brouter encore un peu dherbe devant la maison. Mais Daniel
crie plusieurs fois choa ! et ils commencent à monter
sagement et régulièrement. La pente est raide et les yaks
se mettent bientôt à tirer la langue. Winnetou pousse des
grognements indignés, baisse sa tête aux cornes imposantes
dun air menaçant et veut prendre le large. Daniel lui lance
un caillou et le remet dans le rang.
Le chemin est étroit et raide, mais ces animaux pesants grimpent
aussi prestement que des chamois. Traverser un ruisseau ? Eviter des pierres
qui roulent sur le chemin ? Pas de problème. Au bout dune
heure et demie, le groupe fait une pause dans un pâturage et les
yaks ont le droit de se restaurer un peu. Daniel et Alban parlent métier.
Il a de belles boucles, celui-là, lâche Alban
en montrant Winnetou et son front frisé. On repart. Peu avant larrivée,
les yaks doivent franchir un éboulis, et Narbu profite de loccasion
pour tenter une évasion. Mais Sonja a prévu le coup et sest
déjà postée en bas de la pente. La jeune femme oblige
la bête à rejoindre ses camarades à force de gestes
résolus et de sifflets.

En marche vers le col.
Photographie de Martin Kirchner.
Arrivé à létape, à 2 500 mètres
daltitude, Daniel libère les yaks de leur chargement. Ils
se couchent paisiblement dans lherbe tandis que leur patron sort
le réchaud à gaz dune caisse aux ferrures de cuivre
déposée derrière un rocher. Alban va chercher de
leau à la rivière et le café est bientôt
prêt. Sonja a fait du feu et fait griller les steaks sur les braises.
Quand le temps le permet, Daniel dresse avec ses hôtes la grande
tente blanche qui est rangée dans la caisse en cuivre et quil
a rapportée du Tibet. Elle est somptueusement brodée et
peut abriter plus de dix personnes. On peut même faire du feu à
lintérieur. Mais il ne fait pas beau aujourdhui et
des nuages noirs annoncent la pluie. Il est temps de rentrer. Les yaks
ne se laissent harnacher quà contrecoeur, mais le retour
est plus rapide que laller. Seul incident : peu avant larrivée,
Winnetou ne peut résister à une fontaine qui se trouve devant
un refuge et doit absolument aller goûter leau.
Le soir, au réfectoire, Daniel raconte à ses hôtes
comment il en est venu à se retrouver avec 36 yaks sous ses fenêtres.
Cest en 1986, au Tibet, alors quil faisait le tour du monde,
quil en a vu pour la première fois. Ça a fait
tilt. Immédiatement, il comprend quil va travailler
avec ces bêtes. Mais pas quelque part en Himalaya, non, chez lui,
en Suisse, ce petit pays quil voulait pourtant fuir.
Daniel Wismer rentre. Il laisse tomber son métier de bûcheron
et se livre à toutes sortes de petits boulots - DJ, peintre en
bâtiment, jardinier... Il travaille dans une ferme high-tech et
se familiarise avec les pâturages. Cest de cette époque
quil tient ses connaissances sur les bêtes et lagriculture.
En même temps, il cherche à acheter une ferme : il épluche
les journaux agricoles, passe en revue les petites annonces. Il met longtemps
à trouver la maison de ses rêves : lune est trop près
de la route, lautre trop proche dune ligne à haute
tension...
Dès quil voit celle du Roti Flüo, il sait que cest
la bonne. Il sait aussi quil va devoir y travailler longtemps. Il
commence par faire venir des vaches, puis réalise son rêve
en achetant deux yaks à un marchand danimaux exotiques de
lAllgäu. Puis il se lance dans la bataille avec ladministration.
Car le jeune agriculteur a besoin de subventions pour survivre. Laltitude
et lescarpement des lieux constituent des points favorables, mais
il faut convaincre les fonctionnaires que les yaks entrent vraiment dans
la catégorie des animaux utilitaires. Daniel Wismer écrit
lettre sur lettre pour faire comprendre à ladministration
que ses bêtes contribuent à la préservation du paysage
car elles broutent dans les pâturages, des pâturages trop
élevés pour servir aux brebis et aux vaches ; quen
outre elles ne causent pas de dommages en se déplaçant parce
quelles ont un poids relativement léger ; quenfin elles
nont pas besoin détables qui pourraient défigurer
les lieux. Loffice fédéral de lAgriculture finit
par être convaincu et accepte de considérer les yaks comme
une race bovine alternative. Daniel Wismer peut se lancer
dans lélevage - et demander dautres subventions.
Il est heureux de faire ce quil fait. Je peux mettre mes
idées en pratique, dit-il. Des idées qui nont
pas grand-chose à voir avec le bouddhisme et la libération
du Tibet. Daniel nest pas un de ces experts autoproclamés
de lExtrême-Orient à la recherche de lillumination.
Il est bien ancré dans le présent et là où
il vit. Comme (presque) tout le monde, il écoute de la techno et
mange de la viande - ce qui étonne ses hôtes, dont beaucoup
sont strictement végétariens. Et il a encore bien dautres
projets, notamment celui dorganiser un parcours A la découverte
de lHimalaya, qui présenterait la faune et la flore
de cette région quil aime tant. Mais il veut dabord
construire un abri pour ses yaks. Ils ont quand même droit à
un peu plus de luxe que dans lHimalaya - puisquils vivent
en Suisse
Christiane Bertelsmann, Süddeutsche Zeitung, Munich
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